Repères
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Par Florent Aziosmanoff

L'analyse du tableau

La Joconde a été créée au cœur de la Renaissance, par Léonard de Vinci, représentant Madonna Lisa Gherardini épouse de Francesco del Giocondo. Ce tableau tient une place très particulière dans l’histoire de la peinture, et il a connu des péripéties rocambolesques au cours de son demi-millénaire d’existence.

La Renaissance

La Renaissance est un mouvement charnière entre l’époque médiévale et l’époque moderne, qui marqua une transformation profonde de la société occidentale, dont cinq siècles après nous subissons encore l’influence.

C’est l’époque de l’invention de l’imprimerie, avec les conséquence qu’auront par exemple sur la religion la large diffusion et la traduction de la Bible, celle de la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb et de l’évolution de la cartographie comme outil de connaissance de la Terre, celle de la transformation de l’architecture où dans la conception des châteaux l’esthétique remplace la fonction de défense, celle de l’invention de la perspective comme outil de conception autant que de représentation du monde, celle de nombreux progrès dans l’ingénierie militaire avec par exemple l’invention de l’arquebuse et du pistolet, celle enfin de l’avènement de la science comme discipline de la connaissance, dans les domaines de l’astronomie, de la chimie ou encore de la physiologie.

Au centre de cet immense mouvement, la ville de Florence en Italie fût celle qui abrita et soutint tout particulièrement la renaissance artistique, sous l’influence notamment des Médicis et en particulier de Laurent le Magnifique.

Ce fut au cœur de cet endroit, à Florence, et au pivot de cette période, en 1503, que fut peinte La Joconde.

Léonard de Vinci

Léonard est né en 1452 à Anchiano, petit village proche de Vinci, bourg situé à une trentaine de kilomètres de Florence. Fils naturel d’un notaire, il passe dans sa famille une enfance entourée de nombreux demi-frères et sœurs, recevant une éducation basique et vivant la vie libre des petits villageois.

A 17 ans, ses talents pour le dessin étant déjà manifestes, il entre comme apprenti à Florence dans l’atelier de l’un des plus prestigieux peintres de l’époque, Andrea del Verrochio. Il y apprendra la peinture, mais également tous les arts et artisanats de son temps. En quelques années, son génie artistique fera de lui un peintre accompli. A l’âge de 20 ans, il exécute une Annonciation qui le place d’emblée dans le cercle des plus grands peintres de tous les temps.

Il passera l’essentiel de sa vie entre Florence l’artistique et Milan l’industrieuse, toutes deux villes qui furent les cœurs battant de La Renaissance. Proches et admirés des princes et des rois, il côtoya les plus grands esprits de son temps, parmi lesquels Raphaël, Michel-Ange ou Machiavel.

Il finit sa vie en France à l’invitation du roi François 1er qui lui vouait une grande admiration. Celui-ci lui acheta plusieurs tableaux, dont La Joconde. Léonard de Vinci mourut en 1519 à l’âge de 67 ans, au château de Cloux, près d’Amboise.

Sa vie entière fut consacrée à l’exploration de tout ce qui l’entourait. Il était un ingénieur extraordinairement prolifique, imaginant mille et une machine de guerre et autres, traçant des plans de canaux, de ville ou de divers bâtiments. Mais il était également passionné d’anatomie humaine et animale, ou encore par la mécanique des fluides, qu’il pouvait mettre à profit dans sa peinture pour lui conférer un réalisme absolument nouveau. Les mathématiques exercèrent également sur lui un grand attrait, même s’il n’y apporta pas de découverte particulière. Sa curiosité n’avait pas de limite, au point que ses travaux, en science comme en art, étaient souvent inachevés.

Son œuvre picturale incarne aujourd’hui la bascule de La Renaissance. Il sortit la peinture de l’époque médiévale, en lui donnant une fonction non plus de « discours » sur un sujet, mais de restitution d’une « situation de vie ». L’importance de l’observation de la réalité y trouvait donc toute sa nécessité. Léonard de Vinci était tout particulièrement attaché à l’analyse et à la restitution de la psychologie, aux «  sentiments », des personnages représentés.

Il poussa à sa perfection la technique du « sfumato », qui consiste à appliquer la couleur par de très nombreuses couches fines et peu pigmentées, en travaillant sur la transparence pour obtenir une pleine manifestation du jeu de la lumière et des ombres. Ses contemporains, unanimement émerveillés, saluaient le fait que ses peintures réussissaient non pas à représenter, mais à « recréer » la vie.

Léonard de Vinci est considéré aujourd’hui comme l’emblème de La Renaissance, comme la figure idéale de l’homme universel, comme l’humaniste parfait. Au début des années 1500, lorsqu’il entreprend la réalisation de La Joconde, il a une cinquantaine d’années, une grande expérience artistique et scientifique, un long parcours personnel de recherches. Il a l’ampleur et le recul d’un homme engagé dans les bouleversements historiques de son temps, ayant vécu de grandes et puissantes aventures intellectuelles et humaines.

Ainsi, La Joconde est pour Léonard de Vinci une œuvre de pleine maturité, dans laquelle il met toute la force de son expérience et de ses convictions artistiques.

Madonna Lisa del Giocondo

Lisa Gherardini est née à Florence en 1479, ainée de sept enfants. Sa famille est d’origine aristocratique, vivant modestement des revenus agricoles produits dans la Toscane alentour, blé, vin, huile d’olive ou bétail.

Elle épouse à 15 ans Francesco di Bartolomeo di Zanobi del Giocondo, un riche marchand d’étoffes florentin âgé de 36 ans. C’est ainsi qu’elle devint Madonna Lisa del Giocondo, Mona Lisa ou La Joconde pour la postérité.

Ils eurent cinq enfants et vécurent dans le centre de Florence, comme un couple de la classe moyenne supérieure, investi dans la vie publique, amateur d’art et mécène, entretenant des relations étroites avec le clergé.

Lorsqu’en 1503 Francesco demande à Léonard de Vinci de réaliser un portrait de sa femme pour célébrer la naissance de leur troisième enfant, celle-ci à 24 ans. Léonard de Vinci travailla plusieurs années sur la peinture, mais finalement de la livra jamais à son client.

Au moment de son portrait, Lisa del Giocondo est mère de plusieurs enfants, mais également endeuillée par la perte de l’un d’eux. C’est donc le portrait d’une femme accomplie, ayant déjà une certaine expérience de la vie, épanouie dans une société où elle mène une existence aisée ordinaire.

Elle était belle et décrite comme fidèle et aimante par son mari. Elle fut toujours une citadine, jeune femme à la mode vivant au centre ville d’une capitale politique et culturelle, et ne connaissant la campagne que par les séjours qu’elle y faisait pour son agrément.

Le tableau de La Joconde

Le tableau de La Joconde est une peinture à l’huile sur un panneau de peuplier, mesurant 77,4 par 53,4 cm. Il représente son modèle en plan taille, Mona Lisa assise devant un profond paysage de la campagne toscane. Le sujet est ainsi représenté presque grandeur nature. Si cela nous apparaît aujourd’hui comme étant un « petit » tableau, sa taille fut pourtant précisément son premier et plus visible acte d’innovation, à une époque où ce type de tableau étaient d’une taille nettement inférieure. Ainsi, d’emblée, Léonard de Vinci place-t-il son personnage dans un rapport d’équivalence avec le spectateur.

Le portrait à l’époque médiévale

La tradition du portrait héritée du moyen-âge proposait une représentation de scènes allégoriques, religieuses, édificatrices ou commémoratives. Le principe hérité de l’art gothique en était encore à non pas dépeindre « des gens », mais à rassembler sous forme d’image un ensemble d’informations traitant d’une histoire ou d’un personnage important.
L’accent n’était donc pas tant mis sur la fidélité du portrait de telle ou telle personne, qui d’ailleurs pouvait être un personnage théorique comme « Jésus » ou « Marie », que sur l’ensemble des attributs de celle-ci et sur les symboles évoquant le contexte ou l’action décrite.

L’expression des sentiments

S’agissant de La Joconde, Léonard de Vinci y appliqua sa préoccupation principale pour la psychologie du personnage représenté, mettant au second plan les règles de l’évocation symbolique. Ainsi, en première apparence, le portrait ne présente-t-il aucun des habituels ornements signifiants, pas même un bijou : Mona Lisa est dénuée de tout artifice, nous souriant simplement.

Or, génial tour de passe-passe intellectuel de Léonard de Vinci, c’est précisément là que réside l’attribut de cette femme. Son patronyme est Giocondo, ce qui en italien signifie joyeux ou gai, une évocation du bonheur. Saisissant l’opportunité que lui offrait cette commande, Léonard de Vinci put ainsi « officiellement » fonder ce portrait sur un sourire nu. Lequel est pour le spectateur une simple invitation lui étant faite de personne à personne.

C’est fondamentalement cela qui fait de La Joconde une peinture exceptionnelle dans l’histoire de l’art. Il représente pour la première fois un « sujet », cherchant à établir le contact avec son spectateur. La maîtrise technique dans la réalisation du visage souriant de Mona Lisa ne vient que soutenir cette proposition révolutionnaire.

En poussant le résonnement à son terme, ce qui prévaut dans cette proposition révolutionnaire n’est pas tant le sourire en lui-même, mais le fait que s’exprime un sentiment véritable de la part du sujet. Autrement dit, il s’agit ici d’un sourire, mais ce pourrait être également tout autre sentiment, tout autre mouvement de l’âme.

C’est donc un sourire qui ouvre la voie à une Living Joconde animée d’une mobilité des sentiments, et de leur expression.

Une jeune femme moderne

Mona Lisa a tous les attributs de la jeune femme moderne de son temps. Elle est habillée à la mode, portant de riches vêtements aux couleurs vives (telles qu’elles furent peintes) rehaussés de subtiles broderies, avec un grand voile léger sur les épaules. Sa coiffure est un ensemble sophistiqué qui prévalait à l’époque, avec un voile très léger encadrant son visage, dont quelques mèches libres et délicatement bouclées s’échappent. Sa robe lui fait un décolleté bien sage, mais qui ménage tout de même fugitivement la vision sur l’amorce d’une poitrine ronde.

Tout cela mêle des évocations contradictoires. L’opulence bourgeoise, évoquée avec sobriété puisqu’il n’y a pas de bijou pour y apporter l’apparat, confère à Mona Lisa une attitude chaste, bien que la frivolité discrète de ses boucles libres et son regard franc ouvrent la voie à la séduction. Un ensemble qui donne le sentiment d’une forme de rigueur vaguement monacale par la silhouette générale, tout autant qu’une impression de confort dans les différents attributs. Mais également, à l’opposé, le troublant effet de la féminité dans son intimité, telle qu’adolescente elle apparaîtrait attendant un jeune premier à la fenêtre de ses appartements. Et pourtant, c’est une femme qui a eu des enfants et en a perdu qui regarde son spectateur. Avec une distance que, là encore, il revient à ce dernier de franchir.

Le sourire de La Joconde

Le sourire de Mona Lisa est une esquisse de sourire. Il est établi à un point d’équilibre qui met le spectateur en situation d’en faire pencher la perception vers la gaité, l’invite, ou vers la distance un peu froide, en fonction de son propre état d’esprit, selon chaque instant de sa contemplation.

La relation, que le modèle propose subtilement au spectateur par sa posture d’invitation passive, anime à son égard les sentiments du spectateur. Lequel se trouve ainsi en situation de projeter ses émotions sur le modèle qu’il contemple et auquel il donne ainsi vie.

Sans doute est-ce là ce que tout portrait tente de faire, mais dans le cas de La Joconde, sont rassemblés les éléments d’une réussite rarement égalée.

L'Histoire de la Joconde

Il se dit parfois que le Louvre doit une bonne part de sa réputation internationale au fait qu’il abrite dans ses collections La Joconde. Mais nous pouvons également penser qu’une part importante de la notoriété de celle-ci est due à son statut de figure de proue du plus grand musée du monde, dans un pays qui est connu pour son attachement à l’art et à la culture. Autrement dit, être le « plus beau tableau » du Louvre, à Paris, place La Joconde en situation d’être l’icône mondiale de la peinture. Et s’il n’y en avait qu’un, être en effet le tableau qu’on doit connaître.

Léonard de Vinci débuta sa réalisation en 1503, et poursuivit les séances de pauses avec Lisa del Giocondo pendant quelques années. Mais il ne livra finalement pas le tableau au commanditaire, son mari. Il le conserva avec lui, l’emmenant dans ses nombreux voyages, y travaillant sans doute par périodes jusqu’à la fin de sa vie. Ainsi était-il avec lui en France, et le roi François 1er l’acheta pour qu’il fasse partie de la collection royale, puis publique, de France.

La qualité du tableau a été reconnue au moment même de ses ébauches, et la posture du modèle fut immédiatement imitée par les autres peintres, comme le fit Raphaël dès 1506 pour le portrait de Maddalena Doni. Par ailleurs, la très grande maîtrise du sfumato et son effet de vie sur le personnage fût également unanimement admiré et loué par ceux qui ont pu le voir.

Ce fut une œuvre appréciée des grands amateurs d’art, comme par les rois et chefs d’état français successifs qui la firent accrocher dans leurs appartements. Elle rejoindra en 1797 la collection de ce qui deviendra plus tard le Musée du Louvre.

Son aventure la plus singulière fut le vol réalisé le 21 août 1911 par Vincenzo Peruggia, un vitrier italien travaillant au Louvre. Il essaya ensuite, le 10 décembre 1913, de vendre le tableau à un antiquaire de Florence. Celui-ci prévint la police, le voleur fut arrêté et le tableau revint au Louvre. Parfois présenté comme un patriote idéaliste voulant rendre à l’Italie son chef-d’œuvre, le voleur chercha donc néanmoins à en tirer un avantage pécuniaire.

Cependant, l’histoire de la disparition de La Joconde fit grand bruit, en France comme à l’étranger. Le tableau avait déjà acquis une grande réputation, mais il avait un statut encore assez institutionnel. Son vol fut un sujet international d’offuscation, comme de moquerie. La Joconde était partie se promener ! Avec qui ? Pour faire quoi ? Plaisanteries et grivoiseries sans limite, dont la presse et le public se délectaient, contribuèrent finalement à une totale démocratisation de l’œuvre. Le visage de Mona Lisa étant reproduit à l’envi dans mille situations cocasses, il devint familier de chacun. Une esquisse à peine de la silhouette, du sourire, du regard, ou de ses mains croisées, suffit ainsi aujourd’hui à l’évoquer sans équivoque.

Il s’en suivit alors un mouvement général pour tourner La Joconde en dérision, les artistes s‘y plaçant en première ligne. Ils l’utilisèrent comme un symbole de l’institution de l’art qu’il leur fallait abattre pour que puisse vivre leur modernité, ou le désignèrent comme le lourd carcan d’un canon de l’art dont il fallait se libérer. Du ready made de Marcel Duchamp en 1919 avec la moustache ajoutée et le sous-titre L.H.O.O.Q., en passant par celui de Andy Warhol en 1963, il n’est pas possible de compter le nombre de reprises dont elle fut et reste l’objet. La Joconde est partout, tant utilisée qu’elle en devint parfaitement kitch. Elle a même acquis le statut d’une sorte de logotype dont la publicité s’est largement servie et se sert toujours pour illustrer absolument tous les types de produits, partout dans le monde.

Que ce soit donc à l’occasion d’une visite au Louvre, au travers d’une caricature, ou par une reproduction sur une tablette de chocolat, aujourd’hui tout le monde connaît cette image.

Un tableau précurseur du living art

Avec La Joconde, Léonard de Vinci a produit une œuvre universelle et intemporelle, en réussissant à placer un personnage en relation avec son spectateur.

Ce qui lui permit de provoquer ce sentiment de dynamisme de son personnage se trouve être en particulier la combinaison de nombreux paradoxes, ambiguïtés et équilibres instables, dont est subtilement tissé tout le tableau.

Cette instabilité dynamique active et maintient en mouvement le fonctionnement émotionnel du spectateur, qui projette dans la jeune femme les mouvements de son âme, lui insufflant par là-même son propre principe de vie.

En cela, une adaptation dans le champ du living art apparaît comme une expérience légitime, et que l’on peut espérer féconde, pour approfondir encore la relation que nous entretenons avec Mona Lisa depuis un demi-millénaire.

 

Bibliographie

Extrait

Arasse, Daniel – Histoires de peintures – Folio Essais, Gallimard/Denoël, 2004

Arasse, Daniel – On n’y voit rien –  Essai, Le livre de Poche, 2003

Battaglia, Roberta – Leonardo – I Grandi Maestri, E-ducation.it, 2012

Chastel, André – L’illustre incomprise, Mona Lisa – Gallimard, 1988

Clark, Kenneth – Léonard de Vinci – Le livre de Poche, 2005 (1ère éd. 1967)

Freud, Sigmund – Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci – Éditions Points, 2011 (1ère édition 1905)

Livingstone, Margaret – Vision and art, Biology of seeing – Harry N. Abrams, 2008

Ouvrage collectif, dirigé par Jean-Pierre Mohen, Michel Menu, Bruno Mottin
Au cœur de la Joconde – Musée du Louvre Editions, Gallimard, 2006

Sassonn, Donald – Histoires de Joconde – Editions Stéphane Bachès, 2007

Scailliérez, Cécile – Léonard de Vinci, La Joconde – Réunion de Musées Nationaux, 2003

Villa, Giovanni – Léonard de Vinci Peintre, l’œuvre complet – SilvanaEditoriale, 2011

Remerciements à Cécile Scailliérez et Vincent Delieuvin.